Militantisme

Les Belges opposés à une Europe XXL

 

Selon un sondage "Eurobaromètre" réalisé entre le 6 septembre et le 10 octobre à la demande de la Commission européenne, une majorité de Belges (51 %) se déclare hostile aux élargissements futurs de l'Union européenne. Un chiffre en augmentation de 6 % par rapport au sondage de l'automne 2005.

A 61 %, les Belges répondent également par non lorsqu'il leur est demandé si la Turquie doit intégrer l'Union. La crainte d'un encouragement à l'immigration est avancée par 69 % des personnes interrogées sur les raisons qui les incitent à vouloir fermer la porte à Ankara. Par ailleurs, 81 % des Belges estiment qu'une Constitution "est un acte nécessaire pour assurer le bon fonctionnement des institutions" et, à 66 %, que le traité européen devrait être "renégocié".

Selon ce sondage Eurobaromètre, à paraître la semaine prochaine, les Belges se situent désormais en 7e position parmi les Etats membres les plus fortement opposés à un futur élargissement de l'Union européenne. (belga)

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Dernier sondage

Les Européens sceptiques sur l'élargissement, surtout vers la Turquie

La majorité des Européens sont sceptiques sur les bénéfices que l'UE pourrait tirer d'un nouvel élargissement, en particulier vers la Turquie dont ils rejettent toujours largement l'adhésion.

Selon la dernière enquête Eurobaromètre de la Commission européenne publiée vendredi, seuls 39% des Européens sont favorables à l'adhésion de la Turquie à l'UE, et 48% y sont opposés, même si Ankara remplissait les conditions posées par l'Union pour la rejoindre.

L'opposition la plus déterminée à cette éventuelle entrée de la Turquie, qui a commencé en octobre ses négociations d'adhésion à l'UE, vient toujours des Autrichiens (81% contre). Viennent ensuite les Allemands et les Luxembourgeois (69%), les Chypriotes (68%) et les Grecs (67%).

Les Français, souvent considérés comme très hostiles à la Turquie, n'arrivent qu'en 10e position avec 54% d'opinions défavorables, juste après les Belges (55%). Les Espagnols sont de leur côté les moins opposés avec 23%, devant les Polonais et les Maltais (31%).

Les Européens, qui ne soutiennent plus qu'à 45% le processus d'élargissement en général, sont en revanche plutôt favorables à l'arrivée des Balkans dans l'ensemble européen.

Ainsi, 56% soutiennent l'entrée de la Croatie qui a commencé en octobre des négociations d'adhésion et qui espère pouvoir devenir d'ici la fin de la décennie le 28e Etat membre, après l'entrée de Bulgarie et la Roumanie toujours prévue pour 2007.

49% soutiennent la Macédoine qui a obtenu en décembre le statut officiel de candidat, 48% sont favorables à l'entrée de la Bosnie-Herzégovine et 47% à celle de la Serbie-Monténégro, encore unifiée lors de la réalisation de ce sondage de mars à mai.

Seule l'Albanie, pourtant moins avancée sur la voie de l'UE que Sarajevo, Belgrade ou Podgorica, recueille plus d'opinions défavorables, avec 44% des personnes interrogées s'opposant à son intégration.

Mais quel que soit leur avis sur l'opportunité d'élargir l'Union, les Européens considèrent de toute façon que cet élargissement sera principalement dans l'intérêt des pays candidats et non dans celui de l'UE.

52% d'entre eux estiment ainsi que l'adhésion de la Turquie serait principalement dans l'intérêt des Turcs, 20% jugeant qu'elle serait d'un intérêt mutuel et seulement 7% qu'elle bénéficierait d'abord à l'UE.

Pour les Balkans, la répartition est assez similaire : 45% dans leur intérêt, 23% dans l'intérêt mutuel et 9% d'abord dans celui de l'Union.

Confrontée depuis des mois à la multiplication de ces signes d'hostilité ou de doute face à l'élargissement, l'UE, qui a décidé d'organiser un débat général sur ce sujet lors du Sommet européen de décembre, ne cesse de vanter les mérites de la vague d'élargissement de 2004 pour tenter d'en justifier la poursuite.

Les 25 et la Commission européenne ont d'ailleurs en partie convaincu leurs citoyens, qui reconnaissent certains effets bénéfiques comme la diversité culturelle, la paix et la stabilité ou le renforcement du rôle de l'UE sur la scène internationale.

Mais ces mêmes Européens, qui se sentent toujours mal informés (68%), sont en revanche beaucoup plus inquiets sur les aspects économiques et sociaux du processus.

75% d'entre eux craignent par exemple une augmentation des délocalisations et 73% s'attendent à l'afflux de travailleurs des futurs Etats membres sur leur marché du travail.

L'enquête de la Commission montre enfin le chemin difficile qui attend les dirigeants européens s'ils veulent faire changer d'avis leurs électeurs.

Les Européens estiment en effet que le meilleur moyen d'assurer le succès de l'élargissement est de bâtir "un projet politique clair pour l'Europe", alors que l'UE n'a toujours pas réussi à sortir de l'impasse dans laquelle se trouve le projet de Constitution européenne depuis plus d'un an.

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Lundi 5 février 2007

Entretien avec le P. Claudio Santangelo, missionnaire de saint Vincent de Paul en Turquie

ROME, Vendredi 2 février 2007 (ZENIT.org) – La Turquie est un pays aux mille visages. Pont géographique entre l’Orient et l’Occident, c’est un Etat laïc où la religion tient toutefois une place très importante. De grands progrès dans le dialogue entre le christianisme et l’islam, entre catholiques et orthodoxes ont été récemment accomplis en Turquie mais le pays a également été la scène de crimes contre la liberté de religion et de pensée.

Pour avoir une idée plus précise sur les différentes réalités de la plateforme turque, Zenit a interrogé le père Claudio Santangelo, missionnaire de saint Vincent de Paul en Turquie.

Zenit : Que vivent les missionnaires de l’ordre vincentien en Turquie ?

P. Santangelo : Notre congrégation, dont le nom officiel est Congrégation de la Mission (CM = Congregatio Missionis), possède deux maisons à Istanbul, l’une appartenant à la Province d’Autriche, l’autre à celle de Paris. Toutes deux fondées vers la fin du XIXème siècle pour contribuer à l’instruction et à l’éducation des européens et venir en aide aux populations pauvres d’Istanbul.

Notre mission, née sous forme de pensionnat, a été transformée en Ecole Supérieure après la chute, ces dernières décennies, du nombre de chrétiens dans le pays. Le pourcentage des étudiants musulmans de notre école s’élève à 95%.

Zenit : Le scénario turc suscite beaucoup de curiosité car il s’agit d’un état laïc dans un pays à grande majorité musulmane. Comment un occidental qui vit en Turquie perçoit-il cette réalité ?

P. Santangelo : En Turquie, la laïcité apparaît dans les constitutions et dans les institutions. En 1924, le père de la patrie, Mustafa Kemal Atatürk, a décidé d’adopter une laïcité à la française. Et dans la vie sociale, il a adopté de nombreux paradigmes occidentaux pour moderniser la Turquie. Ainsi, en Turquie, il est interdit aux employées de la fonction publique de porter le voile durant leur travail ; les turcs utilisent le calendrier grégorien ; le jour férié est fixé au dimanche et non au vendredi. Les musulmans qui fréquentent la mosquée doivent obtenir une permission préalable pour s’y rendre.

Mais la Turquie a plusieurs visages. La ville d’Istanbul est très particulière, pleine de microcosmes. Lors de nos déplacements en ville, nous passons d’un quartier où les femmes sont voilées à un autre quartier où tout est occidental. Un jour j’ai vu une jeune fille qui portait le voile et qui avait un piercing. Pour nous, le voile est signe de traditionalisme, le piercing signe d’un modernisme à outrance. Ce sont ces deux réalités là que nous côtoyons chaque jour en Turquie.

Zenit : Quelle place la Turquie a-t-elle dans le réveil général de l’extrémisme islamique ?

P. Santangelo : En Turquie, on assiste ces dix dernières années à un réveil de l’extrémisme religieux chez les musulmans. L’élément religieux est très présent et très visible dans la vie sociale et publique. Les 50-60 ans sont restés très fidèles à Atatürk. Ils sont musulmans mais pas particulièrement pratiquants. En ce qui concerne les jeunes, ce réveil religieux dépend beaucoup de l’origine sociale. Les plus riches regardent d’un bon œil l’occident, et imitent son style de vie ; la religion en soi ne les intéresse pas beaucoup. En revanche, ceux qui viennent d’un milieu rural plutôt défavorisé ont fait de la mosquée leur seul point de référence.

Quelqu’un a comparé la Turquie à un bateau où l’équipage regarderait vers l’ouest tout en ramant vers l’est.

Zenit : Comment la population turque vit-elle les négociations officielles pour l’entrée de la Turquie dans l’Union Européenne ?

P. Santangelo : Jusqu’à l’année dernière, les sondages évaluaient à 70% le nombre des habitants qui y étaient favorable. Mais aujourd’hui, ces chiffres ont baissé et tournent autour de 50% . Beaucoup craignent de perdre leur identité. L’opinion publique, à ce sujet, varie beaucoup en fonction de la situation géopolitique de la région. Il suffit de penser à l’été dernier quand Israël est entré en guerre contre le Liban. Ils ont tapissé les immeubles d’immenses affiches montrant des photos de la destruction du Liban qui disaient : « Israël a mis le feu au Liban et le monde se limite à regarder ». Beaucoup assimilent ces guerres à une guerre de l’occident chrétien contre l’islam car, de manière générale, les musulmans pensent que l’Etat et la religion vont de pair.

Comme nous, en Occident, craignons l’invasion turque et la perte de notre identité européenne, ils craignent que l’Occident absorbe leur identité turque et musulmane.

Sans compter que les mass media sont très partiaux. Certains media leur font peur, insinuant que l’Occident veut les phagocyter et supprimer leur identité. Quand le père Andrea Santoro a été tué, certains journaux (comme Vakit), estimant inconcevable qu’il ait été tué sans raisons, ont écrit que le prêtre faisait du prosélytisme auprès des musulmans, payant les gens pour qu’ils viennent à l’église.

Zenit : Quelle a été la réaction locale après l’assassinat du père Andrea Santoro et du journaliste Hrant Dink?

P. Santangelo : Les deux assassinats survenus dans le même secteur de Trabzon n’ont pas eu le même impact. Don Andrea Santoro était un étranger et un inconnu ; son assassinat n’a donc pas eu le même écho que celui de Dink et il n’y a pas eu de manifestations.

L’assassinat du fondateur et directeur du journal Agos, en revanche, a été perçu comme une attaque à la liberté religieuse, et l’opinion publique a été scandalisée par ce meurtre perpétré de sang froid. De nombreuses personnes ont manifesté leur indignation en défilant dans les rues.

En tant que chrétiens, après ces attaques, nous avons eu peur que la situation ne se dégrade et que notre stabilité dans le pays ne soit compromise.

Zenit : Après la rencontre historique entre le pape Benoît XVI et le patriarche oecuménique Bartholomaois I au Phanar, quel rôle les catholiques doivent-ils assumer pour favoriser le rétablissement de la pleine unité entre les chrétiens ?

B>P. Santangelo : Il était nécessaire que le pape aille en Turquie et montre ce que l’Eglise entreprend pour parvenir à l’unité. Au Phanar, des points importants ont été soulevés et rappelés. Mais les changements et les pas en avant ne peuvent se limiter à des discussions de haut niveau. Ils doivent pénétrer dans la profondeur du vécu des différentes confessions chrétiennes.

En tant que missionnaire Vincentien je parlerais de gestes concrets et charitables, signes d’un œcuménisme vécu. S’engager ensemble, en tant que communautés ecclésiales, pour construire une maison interconfessionnelle.

L’encyclique du pape Jean Paul II Ut unum sint parle d’un œcuménisme de la charité qui serait signe visible pour les non chrétiens.

L’œcuménisme c’est aussi partager les richesses issues des différentes traditions. L’année dernière, en tant que prêtres catholiques, nous avons eu un jour de retraite sur le carême, prêché par un prêtre arménien de rite apostolique. Découvrir le sens du Carême comme l’exprime la liturgie qui, pour les Eglises d’Orient, est le fondement sur lequel se construit la foi (Lex orandi statuit legem credendi), fut pour nous source de grande richesse.

Nous ne pouvons avancer à force de stéréotypes, il est nécessaire que nous nous connaissions de près, et le fait que la présence chrétienne soit aussi réduite doit nous stimuler à travailler ensemble..

Zenit : Quel sens donnez-vous à votre mission en Turquie ?

P. Santangelo : Le sens de ma mission en Turquie est de faire rayonner la présence du Christ. Selon une devise de Saint Vincent de Paul, notre fondateur : « Faire tout ce que Jésus Christ a fait : enflammer le monde ». Mon devoir n’est pas de convertir les gens, mais d’être plein de la présence d’amour et d’écoute de Jésus-Christ et être prêt à rendre raison de l’espérance qui est en moi (1 Pt 3, 15). Quand nous célébrons l’Eucharistie, je sens que Jésus est là lui aussi.

Les Turcs ont le droit eux aussi de connaître le vrai visage de Jésus Christ. L’expérience nous dit qu’il n’y a pas que des gens indifférents à la religion, qu’il y en a d’autres qui veulent la connaître. Il est arrivé qu’une invitation à un repas finisse par être une occasion de parler ensemble de foi et de religion et de soulever des questions liées à notre existence d’homme.

J’appartiens à une congrégation missionnaire dont le charisme est d’évangéliser les pauvres, d’être proche d’eux. Il y a plusieurs catégories de pauvres : il y a ceux qui manquent de quelque chose, les sans-abri, les personnes frappées de toutes sortes de maladies ou sous dépendance, mais aussi les sans droits, les minorités, les personnes abandonnées à leur solitude. Nous sommes appelés à aimer ces pauvres, d’un amour affectif et effectif. A les aimer avec le cœur, c’est-à-dire en étant présent auprès d’eux, concrètement. Notre mission consiste à considérer le pauvre dans sa dimension intégrale d’homme. En Turquie, il y a des pauvres qui sont à la recherche de Dieu, qui cherchent à donner un sens à la vie, à la mort, à la souffrance, et qui ont besoin d’écoute, de présence et de témoignage. Et nous, en tant que chrétiens nous sommes ici pour écouter dans la gratuité et pour témoigner.

par Famagouste publié dans : Interview
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Lundi 5 février 2007


Les suites de l’assassinat de Hrant Dink
. « L’Etat profond est devenu une tradition, c’est un terme utilisé depuis l’époque ottomane. Il s’agit de gangs formés à l’intérieur des institutions étatiques. Ce genre de structure existe bel et bien. Notre Etat et notre nation en ont payé le prix fort, parce que nous n’avons pas été capables de sévir face à de tels réseaux. »
L’auteur de cette déclaration qui sonne comme un aveu : le Premier ministre turc en personne. Pour la première fois depuis qu’il est aux affaires, Recep Tayyip Erdogan lève le tabou de l’Etat profond. Il admet, selon Zaman, que son gouvernement dispose de moyens limités pour lutter contre cette structure souterraine.
Néanmoins, selon lui, le limogeage du gouverneur et du chef de la police de Trabzon, la ville dont sont originaires les principaux membres du gang qui a tué Hrant Dink, est un signe tangible de la volonté des autorités de faire toute la lumière sur cette affaire. « Le travail s’effectue à toute vitesse », a déclaré le chef du gouvernement turc, ajoutant’ que les ministres de l’Intérieur et de la Justice travaillaient activement sur ce dossier.
Si c’est la première fois que l’actuel Premier ministre désigne aussi clairement l’Etat profond, certains dirigeants turcs, dans le passé, ont admis l’existence de cette structure de l’ombre. C’est ce que Yusuf Kanli rappelle dans un éditorial du Turkish Daily News. En 1974, le chef du gouvernement de l’époque, Bülent Ecevit, se plaignait de l’existence de cet “Etat profond”, qu’il décrivait comme une force de « contre-guérilla ». Même le général Kenan Evren, arrivé au pouvoir à la faveur du coup d’Etat militaire du 12 septembre 1980, a reconnu son incapacité à s’en débarrasser.
Yusuf Kanli, dans le Turkish Daily News, se demande « qui est “l’Etat profond” : est-ce les forces armées turques ? Les services de renseignements ? Le système judiciaire ? Ou la bureaucratie ? ». « On pourrait dire que “l’Etat profond” est une structure informe, qui n’est aucune de celles que je viens de mentionner, mais composée en même temps de chacune d’elles. Elle devient active lorsque des centres de pouvoir et certains membres de l’appareil d’Etat commencent à penser que l’Etat turc est menacé dans son existence même. En fonction de la nature de la menace, l’élément moteur de cet “Etat profond”, à un moment donné, peut être l’une de ces composantes, et en tout état de cause elle disposera du soutien sans réserve des militaires. »
C’est un autre ancien président, Süleyman Demirel, qui en a peut-être donné « la définition la plus précise », souligne Yusuf Kanli. Dans un discours du 17 avril 2005, il déclarait : « L’Etat profond est l’Etat lui-même. Ce sont les militaires. Les militaires qui ont fondé l’Etat ont toujours la crainte de le voir s’effondrer. Les gens abusent parfois des droits qui leur sont donnés. Lorsqu’on les autorise à organiser une manifestation, il y a le risque d’avoir de la casse, des affrontements avec la police. Le recours à l’Etat profond est le résultat d’une gouvernance déficiente dans le pays. L’Etat profond n’est pas actif en ce moment. Il ne sera pas actif tant que l’Etat ne sera pas au bord de l’effondrement. Ce n’est pas un Etat séparé, mais lorsqu’il intervient dans les affaires de l’administration, il devient l’Etat profond. »
Au fil des arrestations opérées par la police dans l’enquête sur l’assassinat de Hrant Dink, les journalistes turcs s’interrogent sur le rôle exact qu’aurait joué l’Etat profond, sur le sens à donner à ce meurtre et sur ses conséquences pour la Turquie.
« Qui se cache derrière l’assassinat de Hrant Dink ?, se demande Ahmet Hakan, dans Hürriyet. L’Etat profond, qui désigne les gangs, liés le plus souvent à l’extrême droite et à la pègre, et qui exécutent des missions violentes pour le compte d’une partie de l’appareil d’Etat ? S’agit-il d’un complot ourdi par les ennemis de l’extérieur et de l’intérieur de la Turquie, qui veulent l’empêcher d’adhérer à l’Union européenne ? Ou bien d’une provocation dans la perspective de l’élection présidentielle de 2007 ? Le meurtrier est-il un jeune paumé manipulé ? En un mot, s’agit-il d’un meurtre consciencieusement planifié ? Franchement, je le souhaite, écrit Ahmet Hakan. Parce qu’alors tout devient plus facile. Le mal se trouve alors circonscrit à un groupe bien précis. L’ennemi est clairement identifié, ce qui permet d’échapper à un douloureux examen de conscience. En revanche, si celui qui est venu de Trabzon pour “tuer un Arménien” ne travaillait que pour lui-même, alors on se trouve devant un gros problème. Cela nous oblige à accepter que notre société est gangrenée par tous ces discours – dans lesquels le mot “Arménien” est devenu une insulte – sur la “nation en danger”, “envahie par les missionnaires”, et tout cela pour quelques églises construites ici ou là. Dans ce cas-là, nous devrions assumer notre intolérance et nous remettre sérieusement en question. Je me demande cependant s’il n’est pas déjà trop tard pour amorcer pareille introspection. »
Dans Milliyet, Taha Akyol se pose aussi la question de l’acte isolé ou non, mais sans opter pour l’une ou l’autre des hypothèses. « Qui est derrière cet acte ? Est-ce un grand complot politique ? S’agit-il d’une provocation planifiée destinée à mettre la Turquie en difficulté ? Ou est-ce “l’Etat assassin” le responsable, comme le scandait un certain nombre de manifestants ? On peut voir l’ombre d’un complot dans tous ces scénarios. Cela peut aussi être l’œuvre d’un individu mû par la haine raciste. »
Un assassinat qui porte un rude coup à l’image du pays, pour Taha Akyol. « Hrant Dink n’avait pas la même opinion que la majorité des Turcs sur la question arménienne, écrit le chroniqueur. Il ne partageait pas non plus les idées des fanatiques de la Diaspora arménienne. Il critiquait également les extrémistes d’Arménie. C’est lui qui avait annoncé, juste après le vote de la loi sanctionnant la négation du génocide en France, qu’il se rendrait en France pour défier publiquement cette loi. Et même si Hrant Dink avait partagé les vues des fanatiques, cela n’aurait rien changé au caractère odieux de son lâche assassinat. Les balles qui l’ont visé ont pris également la Turquie pour cible. Peu importe de quel bord sont les assassins, souligne Taha Akyol, ils ont bel et bien tiré sur la Turquie ! Avons-nous besoin d’un autre Midnight Express ? La Turquie est désormais le pays où le prêtre italien Andrea Santoro a été tué. C’est le pays où un journaliste modéré d’origine arménienne a été tué. Où les écrivains sont jugés. Où des groupes agressifs et haineux manifestent devant les tribunaux. Si l’on rassemble tous ces faits, il faut admettre que nous nous faisons encore plus de tort que le film Midnight Express. Le tableau que nous brossons constitue le meilleur soutien aux lois sur le génocide arménien adoptées par les Parlements occidentaux. Mais ce n’est bien entendu pas uniquement à cause du préjudice qu’il causera à la Turquie que je condamne cet assassinat. Je veux simplement souligner jusqu’où peuvent conduire l’intolérance et la haine raciste. »
Bien entendu, la Turquie s’interroge après les manifestations d’ultranationalisme constatées ces derniers jours, en réaction au “Nous sommes tous des Arméniens” scandés après l’assassinat de Hrant Dink. Entre les matches de football qui ont tourné à la haine anti-arménienne, la nouvelle “mode” du bonnet blanc identique à celui que portait l’assassin de Hrant Dink et le pirate qui a menacé de faire sauter un ferry parce que la patrie serait menacée, la Turquie a retrouvé dans son miroir « son» ultranationalisme si outrancier.
Dimanche 28 janvier, au stade de Trabzon, en réaction au limogeage du gouverneur et du chef de la police, les fans de Trabzonspor déployaient des banderoles où l’on pouvait lire : « Nous sommes des Turcs, nous sommes de Trabzon, nous sommes tous des Mustafa Kemal Atatürk ! ». Pire encore : les chants traditionnels des supporters se sont transformés en chants anti-arméniens. En remplaçant “Ceux qui ne sont pas debout sont des supporters de Fenerbahçe” (en référence à ce rival) par “Ceux qui ne sont pas debout sont des Arméniens”, les supporters fanatiques de Trabzonspor poussaient ainsi tous les spectateurs de cette rencontre à se lever, sous peine de se voir traités d’« arméniens ».
A Istanbul, selon Milliyet, les jeunes se jettent littéralement sur les bonnets blancs, au point de faire quadrupler leur vente. Les bonnets blancs, comme celui qu’ils ont vu sur la tête d’Ogün Samast, l’assassin de Hrant Dink, sur les images diffusées à la télévision à partir de celles filmées par les caméras de vidéo-surveillance de la banque située tout près du lieu du crime. Selon Milliyet, beaucoup de jeunes entrent dans les magasins et demandent ouvertement un bonnet blanc identique à celui que portait Ogün Samast lorsqu’il a tué Hrant Dink. Une nouvelle “mode” qui a fait dire à Muhsin Yazicioglu, secrétaire général du Parti de la Grande Unité nationale (BBP), le mouvement d’extrême droite qu’auraient fréquenté, selon certaines sources, les principaux membres du gang qui a tué Hrant Dink : « Maintenant nous sommes des modérés. Ces jeunes sont plus radicaux que nous. »
Enfin, samedi soir 27 janvier, un ancien sergent de l’armée turque, Nihat Acar, a menacé pendant plus de deux heures de faire sauter un ferry, en réaction aux “Nous sommes tous des Arméniens” scandés lors des funérailles de Hrant Dink. « Je l’ai fait pour la patrie », a-t-il déclaré devant les caméras de télévision, avant de se rendre à la police.
Face à cette poussée de fièvre ultranationaliste, le Premier ministre turc a exprimé sa vision du nationalisme. « Il est très important de savoir, a-t-il dit selon Zaman, ce que vous entendez par nationalisme. Le véritable nationalisme, ce n’est pas de dire simplement que vous aimez votre nation. Il faut la servir. (…) Comment peut-on dire : “Aime ton pays ou quitte-le !”. Qu’est-ce que cela signifie : si vous l’aimez, vous pouvez rester, sinon vous devez partir ? Vous ne pouvez pas utiliser de telles expressions au nom du nationalisme. »
Montrés du doigt par un Erdogan qui a alimenté lui-même le nationalisme en intégrant l’article 301 au nouveau Code pénal, les milieux nationalistes turcs ont nié toute responsabilité dans le meurtre de Hrant Dink. Fikret Bila, dans Milliyet, rapporte la réaction de Devlet Bahçeli, le chef du Parti d’Action nationaliste d’extrême droite (le MHP), pour qui l’on ne peut imputer le meurtre de Hrant Dink aux milieux nationalistes turcs. « Il est très triste de perdre un citoyen d’origine arménienne dans un meurtre, a déclaré le dirigeant nationaliste. Ni son assassinat ni aucun autre ne sauraient être approuvés. Cependant, dire que le nationalisme turc est responsable de cet événement est injuste. »
Devlet Bahçeli a exprimé le point de vue de son parti sur les Arméniens de Turquie : « Nous n’avons jamais rien eu contre nos concitoyens d’origine arménienne. Ils ont été parmi les sujets loyaux de l’Empire ottoman et ont eu ensuite le statut de minorité. Nous avons confiance en eux. Faire porter l’étiquette de nationalistes aux assassins de Hrant Dink n’est pas juste. »
Pour couronner le tout, Devlet Bahçeli a élargi le débat en soutenant qu’il est vain de chercher des traces de racisme dans le nationalisme turc. « La nation turque n’a jamais connu le racisme dans son histoire, a affirmé le leader nationaliste. Le racisme est un concept né en Europe. »
Les événements du week-end dernier, et notamment ce qui s’est passé sur certains stades de football, ont suscité des commentaires dans la presse turque. Pour Oktay Eksi, chroniqueur à Hürriyet, on ne peut même plus parler de « provocation », mais plutôt d’« insultes ». A ceux qui l’accuseraient de dramatiser, de faire tout un plat « d’insultes très courantes dans un stade de football, que l’on ne pourrait pas répéter à la maison ou devant ses enfants », Oktay Eksi répond en soulignant qu’« il ne faut pas jouer avec le patriotisme des peuples ». « Jouer avec le patriotisme signifie jouer avec le feu, dit-il. Et les individus qui remplissent les stades de football sont des gens très ouverts à la provocation. »
Türker Alkan, dans Radikal, ironise, dans une allusion au pirate du ferry, sur « l’homme qui a décidé de sauver le pays ». « Il s’est assis et a réfléchi jusqu’aux aurores. Et tout à coup : “Eureka ! Si je prends possession du ferry Gelibolu-Lapseki, le pays sera sauvé !”, s’est-il dit. (…) Ce sauveur-amateur n’a visiblement pas encore compris que ce qu’il appelle la patrie ne peut pas être si facilement sauvée. (…) Ce qui a mis en colère les sauveurs du pays, poursuit Türker Alkan dans le registre ironique, c’est le slogan “Nous sommes tous des Arméniens”. (…) Une autre personne en colère, Recep Tayyip Erdogan, a dit : “Il aurait été plus parfait (sic) s’ils s’en étaient tenus au “Nous sommes tous des Hrant Dink”, sans la version arménienne. Je ne comprends pas cette distinction qu’il opère entre “Hrant Dink” et “Arméniens”. En plus, Erdogan a un problème de langage. Comment quelque chose de déjà “parfait” peut-il devenir encore “plus parfait” ? ».
Ce débat autour du “Nous sommes tous des Arméniens” renvoie aux divisions actuelles de la société turque. Une fracture que révèlent les résultats du sondage effectué par Hürriyet sur son site : sur les 463 000 personnes qui se sont prononcées sur le slogan, 47% s’y sont déclarées favorables, contre 52% qui y sont opposées.
Sans attendre l’évolution de l’opinion publique turque sur cette question, la diplomatie d’Ankara s’active sur le terrain politico-diplomatique.
Quelques semaines seulement après les déclarations d’Abdullah Gül, selon lesquelles la question arménienne allait être dorénavant l’une des priorités de la Turquie pour les dix prochaines années, Ankara semble être passé à la vitesse supérieure dans son combat contre l’Arménie et la Diaspora arménienne. Selon Hürriyet, un Conseil de coordination pour la lutte contre les allégations de génocide a été créé lors d’une réunion avec le Conseil national de sécurité (le MGK). Y prennent part notamment le secrétariat général du MGK, les ministères de l’Intérieur, des Affaires étrangères, de la Justice, de l’Education nationale et de la Culture, le chef d’état-major des armées, le Conseil de l’Enseignement Supérieur, des représentants de l’Université et d’autres organisations importantes.
Au terme de sa réunion du 26 décembre dernier, ce Conseil de Coordination a conclu que les congrès, les brochures et les articles de journaux ne produisaient pas de résultat dans la lutte contre les allégations de génocide. Confirmant l’engagement pris le 14 novembre dernier, devant le Parlement turc, par Abdullah Gül, de porter les plaintes pour génocide devant des tribunaux internationaux, les participants ont étudié les pistes de la Cour Européenne des Droits de l’Homme, de la Cour Internationale de Justice et de la Cour d’Arbitrage International. Et finalement, c’est cette dernière juridiction internationale qui tient la corde.
Toujours selon Hürriyet, le ministère des Affaires étrangères sollicite actuellement l’avis d’experts, autrement dit des juristes turcs et étrangers. Une fois la phase de consultations terminée, la Turquie annoncera qu’elle accepte que les événements de 1915 soient évalués selon les termes de la Convention des Nations unies pour la prévention et la répression du crime de génocide, et proposera de transmettre le dossier à la Cour d’Arbitrage International de la Haye. Les deux parties (la Turquie et l’Arménie) choisiront chacune trois arbitres. Ces derniers désigneront alors un président totalement indépendant et neutre. Toutes les archives aux mains de la Turquie, du Parti Dachnak à Boston, du Patriarcat grec de Fener (Istanbul) et des missions étrangères présentes à l’époque dans l’Empire ottoman, seront alors compilées. Un comité d’experts statuera sur la validité de ces archives.
Ensuite, des expertises seront menées sur une large échelle pour savoir si des modifications démographiques ont été enregistrées durant cette période, et les maladies qui se sont déclarées seront étudiées. Une fois ces données réunies, la Cour d’Arbitrage International entendra les deux parties, puis rendra sa décision.
Selon les autorités d’Ankara, au terme de ce processus, les Arméniens seront dans l’obligation de prouver qu’en 1915, ils ont subi un génocide simplement parce qu’ils étaient arméniens. « Les Arméniens n’ont aucun document entre leurs mains qui puisse le prouver, soulignent les autorités d’Ankara. Alors que la Turquie a entre les mains des documents prouvant très nettement que la déportation était justifiée par le droit légitime à l’autodéfense. C’est pour cela que les Arméniens ne voient pas d’un bon œil la Cour d’Arbitrage International. Si la Turquie engage le combat dans cette direction, les Arméniens seront vraiment mis dos au mur. »
Mais la Turquie ne va pas se contenter d’attendre que les experts aient tranché. Une actualité brûlante au Congrès américain, avec le dépôt mardi 30 janvier de la résolution sur la reconnaissance du génocide arménien, va obliger Ankara à s’activer en direction des Etats-Unis. Selon Zaman, une délégation formée de dix députés devrait se rendre aux Etats-Unis, du 9 au 16 février prochain, pour exercer des pressions sur le Congrès. Ces députés, dont la grande majorité est issue des rangs de l’AKP, rencontreront les membres du Congrès et les représentants des organisations non gouvernementales. De son côté, le ministre des Affaires étrangères, Abdullah Gül, tiendra des réunions dans les pays européens, et les représentants turcs rencontreront pour la première fois les principaux acteurs de la Diaspora arménienne, dans le cadre de cette initiative.
Justement, selon Ercan Yavuz, du quotidien Zaman, l’une des étapes essentielles dans la stratégie de lutte contre les allégations arméniennes est d’initier le dialogue avec les représentants de la Diaspora arménienne. « La Turquie préfère à présent s’expliquer plutôt que d’adopter une attitude défensive », souligne Ercan Yavuz. En marge des funérailles de Hrant Dink, des réunions se sont tenues, indique-t-il, « non seulement avec la Diaspora arménienne mais aussi avec l’administration arménienne ».
Et le chroniqueur de Zaman d’ajouter : « Après l’invitation de la Diaspora arménienne aux funérailles de Dink, le gouvernement turc est passé à la deuxième étape, qui consistait à inviter les représentants de la Diaspora à l’inauguration d’une église arménienne, récemment restaurée, sur l’île d’Aghtamar, dans l’est de la Turquie, le 15 avril. Le ministre de la Culture et du Tourisme, Atilla Koç, a d’abord annoncé que la date de l’ouverture de l’église avait été fixée au 24 avril, avant d’être finalement avancée au 15 avril, puisque le 24 avril est le jour où les Arméniens commémorent le soi-disant génocide. »
A ce sujet, il convient néanmoins de souligner que le chroniqueur de Zaman ne dit pas tout. En effet, entre l’abandon de la date du 24 avril et le choix du 15 avril, les autorités turques avaient opté pour le 11 avril. Dans sa dernière chronique publiée par Agos, Hrant Dink dénonçait la manipulation des autorités d’Ankara sur cette affaire. Le 11 avril, précisait-il, correspond dans le calendrier ottoman au 24 avril dans le calendrier universel. Autrement dit, en jouant sur les deux calendriers, Ankara, en faisant mine d’entendre la colère du Patriarche des Arméniens de Turquie devant le choix du 24 avril, conservait d’une autre manière la date de commémoration du génocide des Arméniens pour l’inauguration de l’église d’Aghtamar.
On ignore précisément, en revanche, les véritables raisons qui ont poussé le gouvernement turc à abandonner également le 11 avril, pour choisir finalement la date du 15 avril, apparemment plus neutre.
Dans le Turkish Daily News, Mehmet Ali Birand se projette sur l’avenir des relations arméno-turques. Il appelle la Turquie à ne pas rejeter la proposition arménienne d’établissement de relations sans préalable. Et ce, en dépit justement des deux préalables que la Turquie pose à l’établissement de ces relations diplomatiques : la reconnaissance officielle par l’Arménie de la frontière arméno-turque et le retrait des forces arméniennes d’Azerbaïdjan. « La Turquie doit légèrement ajuster son attitude, écrit Birand. Les pourparlers doivent débuter. Les préalables pourront revenir à la table des discussions plus tard. Dans les circonstances actuelles, une occasion très importante se présente. La réponse de la population au meurtre de Hrant Dink a créé un sentiment très positif à l’endroit de la Turquie sur la scène internationale. »
Mais Birand va plus loin. Si les pourparlers débutaient effectivement, cela pourrait bloquer la résolution sur le génocide arménien au Congrès et la loi sur la pénalisation de sa négation en France. Car, souligne le journaliste, « tout le monde voudrait voir le résultat du dialogue arméno-turc ».
« Le seul problème, dit-il, ce sont les relations avec l’Azerbaïdjan, qui serait mécontent et réagirait vigoureusement. Il pourrait même envisager de cesser l’acheminement du pétrole via l’oléoduc Bakou-Ceyhan. Il faudrait pouvoir expliquer à l’Azerbaïdjan qu’un scénario dans lequel la Turquie entretiendrait de solides relations diplomatiques avec Erévan serait bénéfique à l’Azerbaïdjan. »
Birand pense qu’un geste d’ouverture est nécessaire, dans les circonstances présentes. Il affirme que si la Turquie pose le double préalable de la reconnaissance de la frontière et du retrait des forces arméniennes d’Azerbaïdjan, « les lois sur la reconnaissance du génocide se multiplieront, tant aux Etats-Unis que dans les autres Parlements ».
Un postulat autour duquel pourraient bien s’articuler beaucoup d’événements, dans les semaines à venir, sur la question arménienne.

par Famagouste publié dans : Zoom sur la presse turque
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