Les suites de l’assassinat de Hrant Dink. « L’Etat profond est devenu une tradition, c’est un terme utilisé depuis l’époque ottomane. Il s’agit de gangs formés à l’intérieur des
institutions étatiques. Ce genre de structure existe bel et bien. Notre Etat et notre nation en ont payé le prix fort, parce que nous n’avons pas été capables de sévir face à de tels réseaux.
»
L’auteur de cette déclaration qui sonne comme un aveu : le Premier ministre turc en personne. Pour la première fois depuis qu’il est aux affaires, Recep Tayyip Erdogan lève le tabou de l’Etat
profond. Il admet, selon Zaman, que son gouvernement dispose de moyens limités pour lutter contre cette structure souterraine.
Néanmoins, selon lui, le limogeage du gouverneur et du chef de la police de Trabzon, la ville dont sont originaires les principaux membres du gang qui a tué Hrant Dink, est un signe tangible de
la volonté des autorités de faire toute la lumière sur cette affaire. « Le travail s’effectue à toute vitesse », a déclaré le chef du gouvernement turc, ajoutant’ que les ministres de l’Intérieur
et de la Justice travaillaient activement sur ce dossier.
Si c’est la première fois que l’actuel Premier ministre désigne aussi clairement l’Etat profond, certains dirigeants turcs, dans le passé, ont admis l’existence de cette structure de l’ombre.
C’est ce que Yusuf Kanli rappelle dans un éditorial du Turkish Daily News. En 1974, le chef du gouvernement de l’époque, Bülent Ecevit, se plaignait de l’existence de cet “Etat profond”, qu’il
décrivait comme une force de « contre-guérilla ». Même le général Kenan Evren, arrivé au pouvoir à la faveur du coup d’Etat militaire du 12 septembre 1980, a reconnu son incapacité à s’en
débarrasser.
Yusuf Kanli, dans le Turkish Daily News, se demande « qui est “l’Etat profond” : est-ce les forces armées turques ? Les services de renseignements ? Le système judiciaire ? Ou la bureaucratie ?
». « On pourrait dire que “l’Etat profond” est une structure informe, qui n’est aucune de celles que je viens de mentionner, mais composée en même temps de chacune d’elles. Elle devient active
lorsque des centres de pouvoir et certains membres de l’appareil d’Etat commencent à penser que l’Etat turc est menacé dans son existence même. En fonction de la nature de la menace, l’élément
moteur de cet “Etat profond”, à un moment donné, peut être l’une de ces composantes, et en tout état de cause elle disposera du soutien sans réserve des militaires. »
C’est un autre ancien président, Süleyman Demirel, qui en a peut-être donné « la définition la plus précise », souligne Yusuf Kanli. Dans un discours du 17 avril 2005, il déclarait : « L’Etat
profond est l’Etat lui-même. Ce sont les militaires. Les militaires qui ont fondé l’Etat ont toujours la crainte de le voir s’effondrer. Les gens abusent parfois des droits qui leur sont donnés.
Lorsqu’on les autorise à organiser une manifestation, il y a le risque d’avoir de la casse, des affrontements avec la police. Le recours à l’Etat profond est le résultat d’une gouvernance
déficiente dans le pays. L’Etat profond n’est pas actif en ce moment. Il ne sera pas actif tant que l’Etat ne sera pas au bord de l’effondrement. Ce n’est pas un Etat séparé, mais lorsqu’il
intervient dans les affaires de l’administration, il devient l’Etat profond. »
Au fil des arrestations opérées par la police dans l’enquête sur l’assassinat de Hrant Dink, les journalistes turcs s’interrogent sur le rôle exact qu’aurait joué l’Etat profond, sur le sens à
donner à ce meurtre et sur ses conséquences pour la Turquie.
« Qui se cache derrière l’assassinat de Hrant Dink ?, se demande Ahmet Hakan, dans Hürriyet. L’Etat profond, qui désigne les gangs, liés le plus souvent à l’extrême droite et à la pègre, et qui
exécutent des missions violentes pour le compte d’une partie de l’appareil d’Etat ? S’agit-il d’un complot ourdi par les ennemis de l’extérieur et de l’intérieur de la Turquie, qui veulent
l’empêcher d’adhérer à l’Union européenne ? Ou bien d’une provocation dans la perspective de l’élection présidentielle de 2007 ? Le meurtrier est-il un jeune paumé manipulé ? En un mot, s’agit-il
d’un meurtre consciencieusement planifié ? Franchement, je le souhaite, écrit Ahmet Hakan. Parce qu’alors tout devient plus facile. Le mal se trouve alors circonscrit à un groupe bien précis.
L’ennemi est clairement identifié, ce qui permet d’échapper à un douloureux examen de conscience. En revanche, si celui qui est venu de Trabzon pour “tuer un Arménien” ne travaillait que pour
lui-même, alors on se trouve devant un gros problème. Cela nous oblige à accepter que notre société est gangrenée par tous ces discours – dans lesquels le mot “Arménien” est devenu une insulte –
sur la “nation en danger”, “envahie par les missionnaires”, et tout cela pour quelques églises construites ici ou là. Dans ce cas-là, nous devrions assumer notre intolérance et nous remettre
sérieusement en question. Je me demande cependant s’il n’est pas déjà trop tard pour amorcer pareille introspection. »
Dans Milliyet, Taha Akyol se pose aussi la question de l’acte isolé ou non, mais sans opter pour l’une ou l’autre des hypothèses. « Qui est derrière cet acte ? Est-ce un grand complot politique ?
S’agit-il d’une provocation planifiée destinée à mettre la Turquie en difficulté ? Ou est-ce “l’Etat assassin” le responsable, comme le scandait un certain nombre de manifestants ? On peut voir
l’ombre d’un complot dans tous ces scénarios. Cela peut aussi être l’œuvre d’un individu mû par la haine raciste. »
Un assassinat qui porte un rude coup à l’image du pays, pour Taha Akyol. « Hrant Dink n’avait pas la même opinion que la majorité des Turcs sur la question arménienne, écrit le chroniqueur. Il ne
partageait pas non plus les idées des fanatiques de la Diaspora arménienne. Il critiquait également les extrémistes d’Arménie. C’est lui qui avait annoncé, juste après le vote de la loi
sanctionnant la négation du génocide en France, qu’il se rendrait en France pour défier publiquement cette loi. Et même si Hrant Dink avait partagé les vues des fanatiques, cela n’aurait rien
changé au caractère odieux de son lâche assassinat. Les balles qui l’ont visé ont pris également la Turquie pour cible. Peu importe de quel bord sont les assassins, souligne Taha Akyol, ils ont
bel et bien tiré sur la Turquie ! Avons-nous besoin d’un autre Midnight Express ? La Turquie est désormais le pays où le prêtre italien Andrea Santoro a été tué. C’est le pays où un journaliste
modéré d’origine arménienne a été tué. Où les écrivains sont jugés. Où des groupes agressifs et haineux manifestent devant les tribunaux. Si l’on rassemble tous ces faits, il faut admettre que
nous nous faisons encore plus de tort que le film Midnight Express. Le tableau que nous brossons constitue le meilleur soutien aux lois sur le génocide arménien adoptées par les Parlements
occidentaux. Mais ce n’est bien entendu pas uniquement à cause du préjudice qu’il causera à la Turquie que je condamne cet assassinat. Je veux simplement souligner jusqu’où peuvent conduire
l’intolérance et la haine raciste. »
Bien entendu, la Turquie s’interroge après les manifestations d’ultranationalisme constatées ces derniers jours, en réaction au “Nous sommes tous des Arméniens” scandés après l’assassinat de
Hrant Dink. Entre les matches de football qui ont tourné à la haine anti-arménienne, la nouvelle “mode” du bonnet blanc identique à celui que portait l’assassin de Hrant Dink et le pirate qui a
menacé de faire sauter un ferry parce que la patrie serait menacée, la Turquie a retrouvé dans son miroir « son» ultranationalisme si outrancier.
Dimanche 28 janvier, au stade de Trabzon, en réaction au limogeage du gouverneur et du chef de la police, les fans de Trabzonspor déployaient des banderoles où l’on pouvait lire : « Nous sommes
des Turcs, nous sommes de Trabzon, nous sommes tous des Mustafa Kemal Atatürk ! ». Pire encore : les chants traditionnels des supporters se sont transformés en chants anti-arméniens. En
remplaçant “Ceux qui ne sont pas debout sont des supporters de Fenerbahçe” (en référence à ce rival) par “Ceux qui ne sont pas debout sont des Arméniens”, les supporters fanatiques de Trabzonspor
poussaient ainsi tous les spectateurs de cette rencontre à se lever, sous peine de se voir traités d’« arméniens ».
A Istanbul, selon Milliyet, les jeunes se jettent littéralement sur les bonnets blancs, au point de faire quadrupler leur vente. Les bonnets blancs, comme celui qu’ils ont vu sur la tête d’Ogün
Samast, l’assassin de Hrant Dink, sur les images diffusées à la télévision à partir de celles filmées par les caméras de vidéo-surveillance de la banque située tout près du lieu du crime. Selon
Milliyet, beaucoup de jeunes entrent dans les magasins et demandent ouvertement un bonnet blanc identique à celui que portait Ogün Samast lorsqu’il a tué Hrant Dink. Une nouvelle “mode” qui a
fait dire à Muhsin Yazicioglu, secrétaire général du Parti de la Grande Unité nationale (BBP), le mouvement d’extrême droite qu’auraient fréquenté, selon certaines sources, les principaux membres
du gang qui a tué Hrant Dink : « Maintenant nous sommes des modérés. Ces jeunes sont plus radicaux que nous. »
Enfin, samedi soir 27 janvier, un ancien sergent de l’armée turque, Nihat Acar, a menacé pendant plus de deux heures de faire sauter un ferry, en réaction aux “Nous sommes tous des Arméniens”
scandés lors des funérailles de Hrant Dink. « Je l’ai fait pour la patrie », a-t-il déclaré devant les caméras de télévision, avant de se rendre à la police.
Face à cette poussée de fièvre ultranationaliste, le Premier ministre turc a exprimé sa vision du nationalisme. « Il est très important de savoir, a-t-il dit selon Zaman, ce que vous entendez par
nationalisme. Le véritable nationalisme, ce n’est pas de dire simplement que vous aimez votre nation. Il faut la servir. (…) Comment peut-on dire : “Aime ton pays ou quitte-le !”. Qu’est-ce que
cela signifie : si vous l’aimez, vous pouvez rester, sinon vous devez partir ? Vous ne pouvez pas utiliser de telles expressions au nom du nationalisme. »
Montrés du doigt par un Erdogan qui a alimenté lui-même le nationalisme en intégrant l’article 301 au nouveau Code pénal, les milieux nationalistes turcs ont nié toute responsabilité dans le
meurtre de Hrant Dink. Fikret Bila, dans Milliyet, rapporte la réaction de Devlet Bahçeli, le chef du Parti d’Action nationaliste d’extrême droite (le MHP), pour qui l’on ne peut imputer le
meurtre de Hrant Dink aux milieux nationalistes turcs. « Il est très triste de perdre un citoyen d’origine arménienne dans un meurtre, a déclaré le dirigeant nationaliste. Ni son assassinat ni
aucun autre ne sauraient être approuvés. Cependant, dire que le nationalisme turc est responsable de cet événement est injuste. »
Devlet Bahçeli a exprimé le point de vue de son parti sur les Arméniens de Turquie : « Nous n’avons jamais rien eu contre nos concitoyens d’origine arménienne. Ils ont été parmi les sujets loyaux
de l’Empire ottoman et ont eu ensuite le statut de minorité. Nous avons confiance en eux. Faire porter l’étiquette de nationalistes aux assassins de Hrant Dink n’est pas juste. »
Pour couronner le tout, Devlet Bahçeli a élargi le débat en soutenant qu’il est vain de chercher des traces de racisme dans le nationalisme turc. « La nation turque n’a jamais connu le racisme
dans son histoire, a affirmé le leader nationaliste. Le racisme est un concept né en Europe. »
Les événements du week-end dernier, et notamment ce qui s’est passé sur certains stades de football, ont suscité des commentaires dans la presse turque. Pour Oktay Eksi, chroniqueur à Hürriyet,
on ne peut même plus parler de « provocation », mais plutôt d’« insultes ». A ceux qui l’accuseraient de dramatiser, de faire tout un plat « d’insultes très courantes dans un stade de football,
que l’on ne pourrait pas répéter à la maison ou devant ses enfants », Oktay Eksi répond en soulignant qu’« il ne faut pas jouer avec le patriotisme des peuples ». « Jouer avec le patriotisme
signifie jouer avec le feu, dit-il. Et les individus qui remplissent les stades de football sont des gens très ouverts à la provocation. »
Türker Alkan, dans Radikal, ironise, dans une allusion au pirate du ferry, sur « l’homme qui a décidé de sauver le pays ». « Il s’est assis et a réfléchi jusqu’aux aurores. Et tout à coup :
“Eureka ! Si je prends possession du ferry Gelibolu-Lapseki, le pays sera sauvé !”, s’est-il dit. (…) Ce sauveur-amateur n’a visiblement pas encore compris que ce qu’il appelle la patrie ne peut
pas être si facilement sauvée. (…) Ce qui a mis en colère les sauveurs du pays, poursuit Türker Alkan dans le registre ironique, c’est le slogan “Nous sommes tous des Arméniens”. (…) Une autre
personne en colère, Recep Tayyip Erdogan, a dit : “Il aurait été plus parfait (sic) s’ils s’en étaient tenus au “Nous sommes tous des Hrant Dink”, sans la version arménienne. Je ne comprends pas
cette distinction qu’il opère entre “Hrant Dink” et “Arméniens”. En plus, Erdogan a un problème de langage. Comment quelque chose de déjà “parfait” peut-il devenir encore “plus parfait” ? ».
Ce débat autour du “Nous sommes tous des Arméniens” renvoie aux divisions actuelles de la société turque. Une fracture que révèlent les résultats du sondage effectué par Hürriyet sur son site :
sur les 463 000 personnes qui se sont prononcées sur le slogan, 47% s’y sont déclarées favorables, contre 52% qui y sont opposées.
Sans attendre l’évolution de l’opinion publique turque sur cette question, la diplomatie d’Ankara s’active sur le terrain politico-diplomatique.
Quelques semaines seulement après les déclarations d’Abdullah Gül, selon lesquelles la question arménienne allait être dorénavant l’une des priorités de la Turquie pour les dix prochaines années,
Ankara semble être passé à la vitesse supérieure dans son combat contre l’Arménie et la Diaspora arménienne. Selon Hürriyet, un Conseil de coordination pour la lutte contre les allégations de
génocide a été créé lors d’une réunion avec le Conseil national de sécurité (le MGK). Y prennent part notamment le secrétariat général du MGK, les ministères de l’Intérieur, des Affaires
étrangères, de la Justice, de l’Education nationale et de la Culture, le chef d’état-major des armées, le Conseil de l’Enseignement Supérieur, des représentants de l’Université et d’autres
organisations importantes.
Au terme de sa réunion du 26 décembre dernier, ce Conseil de Coordination a conclu que les congrès, les brochures et les articles de journaux ne produisaient pas de résultat dans la lutte contre
les allégations de génocide. Confirmant l’engagement pris le 14 novembre dernier, devant le Parlement turc, par Abdullah Gül, de porter les plaintes pour génocide devant des tribunaux
internationaux, les participants ont étudié les pistes de la Cour Européenne des Droits de l’Homme, de la Cour Internationale de Justice et de la Cour d’Arbitrage International. Et finalement,
c’est cette dernière juridiction internationale qui tient la corde.
Toujours selon Hürriyet, le ministère des Affaires étrangères sollicite actuellement l’avis d’experts, autrement dit des juristes turcs et étrangers. Une fois la phase de consultations terminée,
la Turquie annoncera qu’elle accepte que les événements de 1915 soient évalués selon les termes de la Convention des Nations unies pour la prévention et la répression du crime de génocide, et
proposera de transmettre le dossier à la Cour d’Arbitrage International de la Haye. Les deux parties (la Turquie et l’Arménie) choisiront chacune trois arbitres. Ces derniers désigneront alors un
président totalement indépendant et neutre. Toutes les archives aux mains de la Turquie, du Parti Dachnak à Boston, du Patriarcat grec de Fener (Istanbul) et des missions étrangères présentes à
l’époque dans l’Empire ottoman, seront alors compilées. Un comité d’experts statuera sur la validité de ces archives.
Ensuite, des expertises seront menées sur une large échelle pour savoir si des modifications démographiques ont été enregistrées durant cette période, et les maladies qui se sont déclarées seront
étudiées. Une fois ces données réunies, la Cour d’Arbitrage International entendra les deux parties, puis rendra sa décision.
Selon les autorités d’Ankara, au terme de ce processus, les Arméniens seront dans l’obligation de prouver qu’en 1915, ils ont subi un génocide simplement parce qu’ils étaient arméniens. « Les
Arméniens n’ont aucun document entre leurs mains qui puisse le prouver, soulignent les autorités d’Ankara. Alors que la Turquie a entre les mains des documents prouvant très nettement que la
déportation était justifiée par le droit légitime à l’autodéfense. C’est pour cela que les Arméniens ne voient pas d’un bon œil la Cour d’Arbitrage International. Si la Turquie engage le combat
dans cette direction, les Arméniens seront vraiment mis dos au mur. »
Mais la Turquie ne va pas se contenter d’attendre que les experts aient tranché. Une actualité brûlante au Congrès américain, avec le dépôt mardi 30 janvier de la résolution sur la reconnaissance
du génocide arménien, va obliger Ankara à s’activer en direction des Etats-Unis. Selon Zaman, une délégation formée de dix députés devrait se rendre aux Etats-Unis, du 9 au 16 février prochain,
pour exercer des pressions sur le Congrès. Ces députés, dont la grande majorité est issue des rangs de l’AKP, rencontreront les membres du Congrès et les représentants des organisations non
gouvernementales. De son côté, le ministre des Affaires étrangères, Abdullah Gül, tiendra des réunions dans les pays européens, et les représentants turcs rencontreront pour la première fois les
principaux acteurs de la Diaspora arménienne, dans le cadre de cette initiative.
Justement, selon Ercan Yavuz, du quotidien Zaman, l’une des étapes essentielles dans la stratégie de lutte contre les allégations arméniennes est d’initier le dialogue avec les représentants de
la Diaspora arménienne. « La Turquie préfère à présent s’expliquer plutôt que d’adopter une attitude défensive », souligne Ercan Yavuz. En marge des funérailles de Hrant Dink, des réunions se
sont tenues, indique-t-il, « non seulement avec la Diaspora arménienne mais aussi avec l’administration arménienne ».
Et le chroniqueur de Zaman d’ajouter : « Après l’invitation de la Diaspora arménienne aux funérailles de Dink, le gouvernement turc est passé à la deuxième étape, qui consistait à inviter les
représentants de la Diaspora à l’inauguration d’une église arménienne, récemment restaurée, sur l’île d’Aghtamar, dans l’est de la Turquie, le 15 avril. Le ministre de la Culture et du Tourisme,
Atilla Koç, a d’abord annoncé que la date de l’ouverture de l’église avait été fixée au 24 avril, avant d’être finalement avancée au 15 avril, puisque le 24 avril est le jour où les Arméniens
commémorent le soi-disant génocide. »
A ce sujet, il convient néanmoins de souligner que le chroniqueur de Zaman ne dit pas tout. En effet, entre l’abandon de la date du 24 avril et le choix du 15 avril, les autorités turques avaient
opté pour le 11 avril. Dans sa dernière chronique publiée par Agos, Hrant Dink dénonçait la manipulation des autorités d’Ankara sur cette affaire. Le 11 avril, précisait-il, correspond dans le
calendrier ottoman au 24 avril dans le calendrier universel. Autrement dit, en jouant sur les deux calendriers, Ankara, en faisant mine d’entendre la colère du Patriarche des Arméniens de Turquie
devant le choix du 24 avril, conservait d’une autre manière la date de commémoration du génocide des Arméniens pour l’inauguration de l’église d’Aghtamar.
On ignore précisément, en revanche, les véritables raisons qui ont poussé le gouvernement turc à abandonner également le 11 avril, pour choisir finalement la date du 15 avril, apparemment plus
neutre.
Dans le Turkish Daily News, Mehmet Ali Birand se projette sur l’avenir des relations arméno-turques. Il appelle la Turquie à ne pas rejeter la proposition arménienne d’établissement de relations
sans préalable. Et ce, en dépit justement des deux préalables que la Turquie pose à l’établissement de ces relations diplomatiques : la reconnaissance officielle par l’Arménie de la frontière
arméno-turque et le retrait des forces arméniennes d’Azerbaïdjan. « La Turquie doit légèrement ajuster son attitude, écrit Birand. Les pourparlers doivent débuter. Les préalables pourront revenir
à la table des discussions plus tard. Dans les circonstances actuelles, une occasion très importante se présente. La réponse de la population au meurtre de Hrant Dink a créé un sentiment très
positif à l’endroit de la Turquie sur la scène internationale. »
Mais Birand va plus loin. Si les pourparlers débutaient effectivement, cela pourrait bloquer la résolution sur le génocide arménien au Congrès et la loi sur la pénalisation de sa négation en
France. Car, souligne le journaliste, « tout le monde voudrait voir le résultat du dialogue arméno-turc ».
« Le seul problème, dit-il, ce sont les relations avec l’Azerbaïdjan, qui serait mécontent et réagirait vigoureusement. Il pourrait même envisager de cesser l’acheminement du pétrole via
l’oléoduc Bakou-Ceyhan. Il faudrait pouvoir expliquer à l’Azerbaïdjan qu’un scénario dans lequel la Turquie entretiendrait de solides relations diplomatiques avec Erévan serait bénéfique à
l’Azerbaïdjan. »
Birand pense qu’un geste d’ouverture est nécessaire, dans les circonstances présentes. Il affirme que si la Turquie pose le double préalable de la reconnaissance de la frontière et du retrait des
forces arméniennes d’Azerbaïdjan, « les lois sur la reconnaissance du génocide se multiplieront, tant aux Etats-Unis que dans les autres Parlements ».
Un postulat autour duquel pourraient bien s’articuler beaucoup d’événements, dans les semaines à venir, sur la question arménienne.